Le Vide / Essai de cirque, Fragan Gehlker, Alexis Auffray & Maroussia Diaz Verbèke

Par . Publié le 06/05/2016



Les applaudissements sont unanimes lorsque Fragan Gehlker descend saluer le public, imperturbable. Présenté une première fois en 2014, « Le Vide » / essai de cirque était rejoué au théâtre le Monfort pour un 19e essai après une tournée en France et à l’internationale. Un 19e essai qui fait suite à des ajouts et retraits selon les lieux, les circonstances, pour un spectacle qui ne cesse de se réécrire, dont les répétitions ne s’achèvent jamais.

Pourtant, des signes d’impatience se sont fait sentir lors des premières minutes. Sous les 22 mètres du chapiteau de métal, ni animaux ni jongleurs mais des cordes lisses inégalement suspendues. La corde lisse, discipline de cirque à part en entière, se démarque par sa facilité trompeuse, souvenir de la gymnastique effectuée au primaire, et les métaphores qu’elle permet. Fragan Gehlker en saisie une première, commence à se hisser, puis tombe sur des matelas et des barres de mousse. Il déplace alors ces sécurités sous une autre corde, méticuleusement, pièce après pièce. Les voisins parlent à voix haute : « J’espère qu’il ne va pas faire ça pour chaque corde ! », « Si j’avais su, je me serai mis au premier rang pour l’aider… », etc. Réactions qui participent au vivant d’un spectacle mais en manquent la portée : celle d’un Sisyphe préparant péniblement sa chute.

Le texte d’Albert Camus publié en 1942, Le mythe de Sisyphe, sert ici à articuler par une écriture proche du théâtre une réflexion sur le sens du cirque et par extension, de l’existence. Condamné par les dieux à rouler une pierre au sommet d’une montagne pour avoir osé les défier, Sisyphe n’arrive jamais à atteindre son but et réitère sans fin son geste. Ces tentatives vaines et similaires, dépourvues de sens, dépeignent l’absurdité de la condition humaine. Fragan Gehlker, d’une famille du cirque, initié dès le plus jeune âge à la pratique de la corde lisse, incarne ici un Sisyphe funambule qui montre l’absurdité de sa tâche à un public. Absurdité de devoir grimper encore et toujours le long de ces cordes, absurdité d’un spectacle qui se répéterait, représentation après représentation, absurdité du public, qui regarde spectacle après spectacle, chute après chute. Car la chute et le vide sont ici liés. Chute dans le vide. Chute dans les marches de la certitude. Faire et refaire les mêmes gestes, re-donner sens pour contrer l’absurde.

L’absurde, dissonance entre l’homme et le monde, est au cœur du dispositif. L’homme monte le long de la corde, conscient qu’il va devoir accomplir cette tâche encore et encore. Les mouvements de haut en bas répondent à cette pierre qui doit être portée au sommet par la force. La corde est portée un moment sur les épaules, comme Atlas supportant le monde. Mais ce monde, scène ronde de cirque sous une pyramide, est aussi dangereux. L’homme peut lâcher la corde mais la corde peut également lâcher. On assiste aux risques que prend Fragan Gehlker lors de ses acrobaties pour s’élever, à la peur de la chute. Certains rient, d’autres suffoquent, quittant parfois la salle. Le violon et les différentes boîtes à musique d’Alexis Auffray donnent au spectacle ses teintes tragiques et comiques : par la voix d’Albert Camus répondant à un journaliste – Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?- ou par des enregistrements d’applaudissements coupés de leurs causes. Ces sons accompagnent le danger : la répétition peut s’achever brutalement par le suicide, la mort, par ce vide inconnu.

Le vide, c’est un thème qu’Yves Klein a abordé de différentes manières. Par une exposition à la galerie Iris Clerc en 1958, où l’espace peint de blanc était parcouru de bleu, mais également par un photomontage devenu célèbre, « Le saut dans le vide », pris à Fontenay aux Roses deux ans plus tard. Cette image sert aussi d’inspiration à la troupe, qui a reproduit ce geste dans un quartier de Paris et dont les clichés sont accrochés à l’entrée de la salle. Même précipitation dans le saut, envol figé dans l’incertitude. La chute est à prévoir mais Sisyphe recommencera, devra recommencer. Et Camus de soutenir que la répétition de l’action peut aussi être voulue. Le vide devient alors générateur non plus d’une absurdité écrasante mais d’une emprise solide sur les actions, voire d’une libération. Fragan Gehlker et Alexis Auffray, accompagnés par la dramaturge et cofondatrice du troisième cirque Maroussia Diaz Verbèke, érigent un Sisyphe polychrome, espoir pour le cirque et l’existence, que des activités annexes (concert, ateliers, exposition, rencontres) proposent d’explorer davantage durant la programmation du spectacle. Une magnifique occasion d’imaginer « Sisyphe heureux », à la suite d’Albert Camus reprenant la formule de Kuki Shuzo.

Vu au théâtre Le Monfort. Un spectacle écrit par Fragan Gehlker, acrobate à la corde Alexis Auffray, création musicale et régie de piste, Maroussia Diaz Verbèke à la dramaturgie. Créations lumières Clément Bonnin, assisté par Perrine Cado. Costumes Léa Gadbois-Lamer. Régie générale Adrien Maheux. Photo d’Alan Guichaoua. 


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