Golden Hours (As You Like It), Anne Teresa De Keersmaeker

Par . Publié le 16/06/2015



La chorégraphe virtuose Anne Teresa De Keersmaeker revient avec un nouveau spectacle long et exigeant, Golden Hours (As you like it) qui ne manquera pas d’être clivant, tant son parti pris est radical et assumé.

Interrogeant en permanence les rapports entre la danse et les autres champs qui concourent habituellement dans un spectacle, la chorégraphe flamande atomise chaque domaine, privilégiant un dialogue à distance plutôt qu’une relation immédiate. La musique pop et entraînante de Brian Eno est serinée dès l’entame, tandis que la troupe de danseurs marche vers le public avec une extrême lenteur, avant d’être abruptement coupée pour la plus grande partie de la représentation. Ce n’est qu’après la troisième ou quatrième itération de Golden hours que la nuée lente se disperse soudainement et que chacun commence alors à danser successivement, dans le silence. La majeure partie du spectacle se déroule sans musique, les sons du corps des danseurs constituant les seuls bruitages.

Étonnamment, cette absence n’est pas lourde, on s’accommode facilement de ce manque tant la proposition dansée est généreuse. Les danseurs performent des séquences plus ou moins longues, toujours avec une gestuelle qui alterne entre l’éclat brutal et une certaine nonchalance, dans une sorte de danse fugace. Les suites de gestes sont comme suggérées, ébauchées sans toujours être menées à terme. Il en résulte une impression de foisonnement et d’inventivité proprement sidérantes. Dans les enchaînements dansés, les corps des danseurs ne sont pas seuls en jeu, la chorégraphe porte une grande attention aux expressions des visages, aux croisements des regards, et à l’attitude que l’ensemble traduit. Une attitude qui oscille entre un certain expressionnisme et une indifférence supposée. Les moments de tensions entre les corps ne durent jamais très longtemps, ceux-ci se relâchent rapidement avant de céder leur place, dans un va-et-vient constant entre la périphérie de l’action et son cœur. Dans ce mouvement incessant, où les rôles sont perpétuellement redistribués, il arrive que les danseurs miment des dialogues, et suggèrent par là la trame qui court le long de la pièce.

L’argument de la pièce de William Shakespeare, As you like it, fait des apparitions fragmentaires au cours du spectacle, sous la forme de sous-titres projetés en fond de scène. Si le détail des péripéties est assurément inaccessible par ce biais, le spectateur est témoin du mouvement général de l’intrigue. Le texte projeté permet d’extraire certains éléments et certains motifs, de conflit, de séduction, à partir desquels les séquences dansées se développent. Le rapport au texte est un enjeu important de la proposition de la chorégraphe. À l’image du jeu avec les mots du dramaturge anglais, il n’est jamais simple. La danse se réapproprie toujours d’une manière différente le langage, qu’il soit écrit ou chanté, comme dans les morceaux de Brian Eno.

L’ensemble de la pièce allie dépouillement et foisonnement, autant dans la mise en scène que dans la scénographie, réalisée par Ann Veronica Janssens. La scène est laissée nue et une rangée de néon au centre constitue le seul éclairage. Son usage traduit le même degré d’exigence et de subtilité que le reste du spectacle. Par l’alternance d’intensité de chaque néon, l’éclairage produit un effet de profondeur frappant, alternant compression et dilatation de l’espace. Lorsque la luminosité est à son maximum, les danseurs sont comme projetés vers les gradins, dans une extrême proximité produite par la netteté avec laquelle tous les détails se dessinent. En sus de l’éclairage, les accessoires sont peu nombreux, on ne compte guère que des craies, roses et blanches, qui servent à dessiner des lignes au sol. Ces lignes correspondent aux parcours des danseurs, réactivant des questions de danse canoniques, comme celle de la représentation des mouvements et de la géométrie dans les déplacements.

Anne Teresa De Keersmaeker produit un spectacle exigeant de sobriété, à la fois dépouillé et extrêmement dense, tant dans ses propositions plastiques que dans sa conceptualisation. S’il ne laissera personne indifférent, force est de lui reconnaître à la fois une énorme générosité et une virtuosité certaine.

Vu au Théâtre de la Ville à Paris. Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker, inspiré par Another Green World, Brian Eno (1975). Scénographie Ann Veronica Janssens. Photo de Anne Van Aerschot.


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