Elementen I – Room, Cindy Van Acker / Ballet de Lorraine

Par . Publié le 16/05/2016



Le Centre Chorégraphique National (CCN) – Ballet de Lorraine interprétait dans la salle Jean-Pierre Vernant du Nouveau théâtre de Montreuil la première partie du projet « Elementen », Elementen I – Room, de Cindy Van Acker. Celle-ci s’est inspirée des Éléments d’Euclide, traité arithmétique et géométrique du troisième siècle avant JC, ainsi que d’I am sitting in a room d’Alvin Lucier, enregistrement vocal de 1969 qui se sert de l’espace de la pièce pour en moduler la texture. Comment sont rapprochés un tel traité et le texte d’une performance donnée à New-York ?

« I am sitting in a room different from the one you are in now. I am recording the sound of my speaking voice and I am going to play it back into the room again and again until the resonant frequencies of the room reinforce themselves so that any semblance of my speech, with perhaps the exception of rhythm, is destroyed. What you will hear, then, are the natural resonant frequencies of the room articulated by speech. I regard this activity not so much as a demonstration of a physical fact, but, more as a way to smooth out any irregularities my speech might have. »¹

Des néons blancs sont accrochés à la verticale, en cercle, au centre d’une large scène plongée dans le noir. La voix de Lucier retentie, énonçant le texte une première fois. Une pause puis le reprend. Encore une pause, encore une reprise. La voix est grave, lente, attentive. Les danseurs apparaissent doucement, d’abord comme des formes indistinctes aux mouvements rigides, à l’instar de la diction d’Alvin Lucier. Le texte se répète. Le message de cette voix calme au speech autoréférentiel est compréhensible lors des premières rediffusions, se brouillant progressivement en raison de la résonnance de la pièce dans laquelle enregistre Alvin Lucier, avec deux magnétophones et un système d’amplification. Il devient ensuite incompréhensible, magma sonore métallique, comme un robot parlant utilisant des fréquences spéciales, mélodieuses mais sans contenu informatif. On se souvient du message initial, de ses inflexions, de ses pauses, de ses durées. On identifie certains passages mais l’altération générale en modifie la perception, selon un cycle d’une durée de 45 minutes.

La chorégraphe flamande s’est servie du traité euclidien pour régir le déplacement des danseurs, leurs positions dans l’espace ainsi que le rythme des lumières. Le traité est rapproché de l’œuvre d’Alvin Lucier, sérielle, démonstration d’un phénomène physique. La voix détermine les mouvements des danseurs, qui au départ s’alignent, adoptent plusieurs figures, ont des gestes synchrones, puis avec l’altération du message, se désolidarisent, ont des mouvements plus souples, comme ce magma vocale. Ils restent dans le cadre du tapis de 8×8 dérivé de la spirale d’Ulam, comme Alvin Lucier restait dans sa pièce. Habillés de noir et de blanc dans un style cosplay soft par Kata Tòth, de perruques noirs et blanches au carré qui les rendent similaires, ils se meuvent, à côté, puis sous cette structure de néon à la lumière crue, que vient compléter un éclairage parfois plus chaud, selon un logiciel qui fait varier son intensité selon les son, par Luc Gendroz.

Le traité d’Euclide et l’œuvre acoustique de Lucier sont jointes par la danse. Cindy Van Acker et le Ballet de Lorraine mettent des gestes froids, fondés sur les axiomes, postulats et définitions du traité euclidien et sur ces altérations environnementales enregistrées par Lucier. La voix s’impose et l’on se demande ce que celle d’Euclide apporte ici, excepté pour effectuer un parallèle dansé entre les fondements de la géométrie et des mathématiques et une expérience physique présentée comme une œuvre d’art. Il reste donc à voir, Elementen II et Elementen III prévus dans les prochains mois avec, respectivement, la Compagnie Greffe et le Ballet du Grand Théâtre de Genève.

 ¹« Je suis assis dans une pièce différente de celle où vous êtes maintenant. J’enregistre le son de ma voix et je vais la rejouer dans la pièce encore et encore jusqu’à ce que les fréquences de résonance de la pièce se renforcent, afin que toute apparence de mon discours, à l’exception du rythme peut être, soit détruit. Ce que vous allez entendre, alors, seront les fréquences de résonance naturelles de la pièce articulées par la parole. Je considère cette activité non pas tant comme une démonstration d’un fait physique, mais plus comme un moyen de lisser toutes les irrégularités que mon discours pourrait avoir ».

Chorégraphie, Cindy Van Acker / Musique I am sitting in a room – Alvin Lucier / Scénographie, Victor Roy / Création lumière, Luc Gendroz / Création costumes, Katalina Tòth / Assistante, Stéphanie Bayle / Interprètes, Jonathan Archambault, Alexis Bourbeau, Matthieu Chayrigues, Pauline Colemard, Charles Dalerci, Fabio Dolce, Tristan Ihne, Nina Khokham, Laure Lescoffy, Valérie Ly-Cuong, Sakiko Oishi, Marion Rastouil, Elsa Raymond, Yoann Rifosta, Ligia Saldanha, Luc Verbitzky. Photo d’Arno Paul.


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