Dance On Ensemble, Un remède à la paralysie

Par . Publié le 22/06/2018



Pour la troisième année consécutive le Centre National de la Danse de Pantin a invité une compagnie à occuper les lieux pour partager sa démarche artistique à l’aide de spectacles et d’interventions pédagogiques. Nommée « La Fabrique », l’édition 2018 a permis de découvrir Dance On Ensemble, une compagnie âgée de seulement trois ans mais dont l’expérience scénique accumule des décennies de savoir-faire unique.

Impulsée en 2013 par les allemandes Madeline Ritter et Riccarda Herre, partenaires chez Diehl+Ritter, agence à but non lucratif vouée à lever des fonds dans les domaines de l’art, de la culture et de l’éducation, le projet Dance On est né du désir d’interroger la question délicate de l’âge des interprètes en danse. Constatant que, contrairement au monde de la musique et à celui du théâtre, les danseurs-euses abandonnent la scène relativement jeunes, le projet des deux partenaires allait s’attacher à renverser cette équation pour s’approcher d’artistes chorégraphiques ayant dépassé la quarantaine. Cette initiative croise rapidement l’intérêt de divers producteurs et trouve en Christopher Roman son directeur artistique. Danseur emblématique de la Forsythe Company in Frankfurt am Main, il en avait assuré la direction pendant deux ans après l’arrêt du chorégraphe américain. Christopher Roman s’entoure d’artistes ayant un parcours similaire au sien, une expérience professionnelle d’une trentaine d’années en ayant travaillé avec un certain nombre de chorégraphes : la berlinoise Brit Rodemund, l’américain Ty Boomershine, les espagnols Jone San Martin et Amancio Gonzalez et la sud-africaine Ami Shulman (qui quittera le projet par la suite) et Frédéric Tavernini rejoignent ainsi le projet.

Le répertoire de la compagnie Dance On compte désormais un répertoire de onze pièces originales créees pour et avec ses propres interprètes. Christopher Roman a fait appel à des chorégraphes, des performeurs et des metteurs en scène dont la démarche pouvait, à ses yeux, continuer à stimuler l’exigence d’artistes expérimentés. Matteo Fargion, Beth Gill, Ivo Dimchev, Tim Etchells, Étienne Guilloteau, Lucy Sugatte, Hetain Patel, Rabih Mroué, Kat Vàlastur, William Forsythe, Jan Martens, Deborah Hay, Noé Soulier, Johannes Wieland et Ersan Mondtag ont ainsi créé des pièces de groupe ou de courts solos pour un-e interprète.

Le programme présenté au CND et réparti sur trois jours comprenait cinq solos issus du projet 7 Dialogues sous la direction artistique du compositeur Matteo Fargion et cinq pièces d’ensemble. Dans une esthétique épurée, les solos de Matteo Fargion portent autant la signature de l’auteur qu’ils jouent avec la personnalité de l’interprète. Sur une structure musicale basée sur le Erlkönig de Schubert ou encore en absence totale de musique, les danses ne se déploient pas pour autant dans le silence ; une voix off se glisse parfois à côté du geste tel un commentaire ou, justement, instaurant une forme de conversation avec l’interprète : « Si tu veux te sentir bien, je te suggère de prendre un bain chaud » dit cette voix à la danse précise et détaillée de Ty Boomershine. « Que ressentez-vous en voyageant la nuit ? » la question est posée à Brit Rodemund, dont la chorégraphie s’élève dans l’espace avec des prouesses maîtrisées.

Véritables dialogues à deux entre chorégraphe et interprète, en projection ou en miroir avec soi-même, ces solos sont taillés sur mesure suivant la forme d’autoportrait et allant jusqu’à, enfin, troubler la question de l’auteur.trice. C’est le cas dans le solo-duo de Christopher Roman et Ivo Dimchev où le récit prononcé à la première personne par l’interprète ne permet pas de faire la distinction entre une signature extérieure et celui qui la porte. En perruque platine, rouge à lèvre très rouge et culotte d’homme, cette figure rigole autant qu’il-elle pleure, dévoile des détails intimes de sa vie privée et de sa vie d’artiste. Entre drame et auto-dérision, gloire et décadence se côtoient et trouvent en Christopher Roman un équilibre subtil de puissance et de fragilité.

La pièce de Deborah Hay, Tenacity of Space, pour six interprètes (avec Jeanine Durning en artiste invitée), poursuit le trouble. Le geste s’y déploie dans une sorte de mystère poussant les interprètes à la limite de l’hésitation, leur savoir-faire explore ici des solutions inédites et le travail de la chorégraphe leur ouvre de nouveaux chemins de virtuosité. Un rituel étrange qui les fait se rassembler et se disperser, se ressourcer au contact d’une parois ou derrière un mur mobile qui module l’espace. La parole est à l’oeuvre ici aussi, en de faux langages des déclamations successives viennent achever ce voyage énigmatique qui déplace les attentes et les représentations collectives liées au geste chorégraphié.

Catalogue (First Edition) de William Forsythe puise dans l’exploration anatomique de deux corps qui se tiennent côte à côte. Les jeux articulaires de coudes, d’épaules, de bras, de la tête inscrivent des lignes dans l’espace tout en créant une composition rythmique souple et silencieuse. Courte pièce, Catalogue (First Edition) offre une plongée intense dans une des direction privilégiée de l’esthétique du chorégraphe, dansée ici avec une rigueur et une précision jouissives. Avec Katema de Lucinda Childs, Ty Boomershine s’attaque à un chef d’oeuvre de la chorégraphe américaine tandis que Man Made du flamand Jan Martens assure un saut générationnel qui trouve toute sa pertinence dans le projet Dance On, visant à écarter les perspectives, modifier les usages, bousculer les imaginaires.

Bien que l’aspect socio-politique du projet Dance On Ensemble œuvre au sein du microcosme du spectacle vivant, la question de la discrimination liée à l’âge reflète une problématique qui touche la société en général. La maturité, la richesse et l’expérience d’artistes chorégraphiques âgé-e-s vient rendre visible le savoir, la rigueur et l’intelligence singuliers, accumulés et inhérents à ces corporéités qui ne laissent rien transparaître de quelque chose qui serait révolu.

Vu au Centre National de la Danse à Pantin. Photo Tenacity Of Space © Dorothea Tuch.


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