Canine jaunâtre 3, Marlene Monteiro Freitas / Batsheva Dance Company

Par . Publié le 06/07/2018



En réponse à l’invitation d’Ohad Naharin, la chorégraphe Marlene Monteiro Freitas a composé une pièce ahurissante et déjantée pour les danseurs de la Batsheva Dance Company. Les dix-sept interprètes de la troupe israélienne – dont chaque déplacement est rigoureusement encadré par un imposant service d’ordre – se fondent avec malice dans sa gestuelle futuriste pour une œuvre aussi fascinante et énigmatique que son titre. Canine Jaunâtre 3 mêle aux icônes de la pop culture des corps robotisés, animés par des gestes subversifs et très organiques.

Les arcades de l’Agora sont le théâtre d’une parodie de match sportif : les danseurs pénètrent dans l’arène en file indienne, accoutrés d’un short et d’une tunique en tissu éponge noir, leurs chaussettes blanches remontées à mi-mollet, un sifflet autour du cou. Ils s’échauffent, s’étirent et entament un doux chant a capella – épaule contre épaule, le menton en avant et l’air vindicatif – comme une réminiscence lointaine du haka néozélandais. La rencontre avec l’équipe adverse n’aura pourtant jamais lieu, malgré la présence d’une horloge qui chronomètre les rounds et d’un tableau électronique qui comptabilise bruyamment les points, de manière tout à fait aléatoire. Les danseurs paraissent ainsi évoluer dans un espace atemporel, seulement jalonné par la fatigue et la transpiration qui font rougir et luire peu à peu les épidermes. La continuité dramatique, en apparence décousue, s’élabore par la juxtaposition de brèves scènes destinées à exposer les corps et leurs attitudes : bien plus que des mouvements experts et virtuoses, ce sont des postures, des états, quelques pas qui composent une luxuriante galerie de personnages, dans une profusion qui décourage de les embrasser tous d’un même regard.

Le chaos qui semble régner sur le plateau est en réalité savamment ordonné : toute la scène est occupée par des lignes symétriques de danseurs, des cercles, des trios ou quatuors qui servent la diffraction des gestes et démultiplient la sensation d’étrangeté qui en émane. On perçoit d’autant mieux les infimes variations d’attitude de chaque danseur, qui a incorporé à sa manière la gestuelle de la chorégraphe pour incarner une figure hybride, au sein de laquelle s’affrontent l’expressivité d’une animalité charnelle, scatologique et une pantomime robotique et désincarnée, techniquement virtuose. S’y dévoile le corps fantasmé d’une humanité experte et décuplée, figée par une démarche contrainte et mécanique inspirée des automates. Un jeu subtil de verrouillage articulaire engendre une impulsion motile qui, avant même de se traduire en mouvement, se répercute dans les corps rigidifiés et produit une brève oscillation. De cette vibration naissent de petits pas tressautés, une marche de profil et les hanches en dedans, des sauts à pieds plats, les doigts tendus et rigides.

Les visages de ces personnages tout droit échappés d’un cartoon se déforment en de violentes grimaces, le regard vide ou halluciné, la bouche dégoulinante de bave, agités de puissantes convulsions. Comme pour abolir toute tentation de les réduire à des créatures de métal ou de papier, ils exposent sur la scène les bruits et les fluides qui émanent de leurs entrailles : jets de salive, borborygmes et gémissements sont les prémisses de cris gutturaux et de stridulations auxquelles, par un fructueux hasard, répondent les goélands qui tournoient au dessus de la scène à ciel ouvert. Des gestes de masturbation se fondent dans une séance de chatouilles collectives : l’humour des danseurs se fait aussi grinçant que la sonnerie qui retentit régulièrement sur le plateau jusqu’à nous vriller les oreilles et la nausée nous prend alors que les danseurs mâchouillent avec délectation des gants de caoutchouc.

La pièce s’achève curieusement sur un final sans relief dans lequel se diluent l’énergie et l’aura des danseurs. Canine jaunâtre 3 explore sans relâche les limites physiques et expressives des interprètes : foisonnante et centrifuge, elle apparaît quelque fois trop touffue mais c’est sans doute par cette abondance de gestes et de figures qu’elle nous subjugue. 

Vu à l’Agora, dans le cadre du festival Montpellier Danse. Chorégraphie Marlene Monteiro Freitas. Assistant Andreas Merk. Espace Yannick Fouassier, Marlene Monteiro Freitas. Lumière Yannick Fousssier. Création sonore Dudi Bell. Photo © Ascaf.


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