Jérôme Bel, Isadora Duncan

Par . Publié le 21/09/2019



Figure légendaire dans l’univers de la danse et de l’art du début du 20e siècle, Isadora Duncan a traversé les époques sans faiblir ni perdre son statut iconique. Dédiée à la danseuse américaine, la dernière création « éco-responsable » du chorégraphe Jérôme Bel poursuit son travail autour de portraits d’artistes inauguré en 2004 avec la danseuse Véronique Doisneau à l’Opéra national de Paris. Interprétée par Elisabeth Schwartz, chercheuse en danse, chorégraphe et danseuse française qui se consacre au geste « duncanien » et à sa transmission depuis 40 ans, cette nouvelle pièce rassemble des danses d’Isadora Duncan associées à des épisodes de sa vie.

Un processus de création écologique

Pour des préoccupations d’ordre écologique la soirée ne sera pas accompagnée de l’habituelle feuille de salle : Sheila Atala (l’une des deux assistantes du chorégraphe) accueille le public et annonce que la compagnie évite désormais de se déplacer en avion et que, par conséquent, la création de cette même pièce qui a lieu à New York avec la danseuse Catherine Gallant se déroule par skype. La jeune femme prend ensuite place à une table sur le côté de la scène pour présenter Elisabeth Schwartz et sa rencontre avec l’univers d’Isadora Duncan : dans les années 70, alors qu’elle est une toute jeune danseuse à New York, elle assiste un soir à une représentation donnée par Maria Teresa Duncan, une des six filles adoptives d’Isadora. Cette façon de danser l’intrigue, puis tente de s’en rapprocher avant de finalement recevoir la transmission des danses d’Isadora Dunacan par Julia Levien. N’ayant pas quitté cette esthétique, Elisabeth Schwartz figure depuis parmi les expertes les plus reconnues en France de la danse d’Isadora Duncan.

Vêtue d’une légère tunique de couleur claire, la danseuse – âgée aujourd’hui de 69 ans – fait une première apparition sur scène et reproduit un geste que l’assistante commente. Le même geste est repris à nouveau. Sans s’agir d’un vocabulaire codifié, chaque mouvement dans les chorégraphies d’Isadora Duncan est chargé d’une signification. Cette explicitation du sens sera proposée à chaque danse exécutée par Elisabeth Schwartz qui les rejouera ainsi trois fois : une première fois en musique, une deuxième fois accompagnée des explications de l’assistante et une troisième fois à nouveau en musique pour permettre au public de la regarder à nouveau en étant informé de son contenu, et peut-être de la recevoir avec une attention différente.

Un geste libérateur qui prend racine dans la nature

En alternant récit et moments de danse, le spectacle de Jérôme Bel retrace les repères majeurs reportés dans l’autobiographie Ma vie de Duncan. Née à San Francisco en 1877, Isadora Duncan laisse très tôt son mouvement s’imprégner de celui des vagues lors de ses escapades à la mer, une relation à la nature dont son geste n’arrêtera jamais de s’inspirer. En autodidacte, elle interroge ainsi la source du mouvement venant des profondeurs de son être pour ensuite en suivre les élans de façon « naturelle ». Ôtant chaussons et corset pour laisser son mouvement émerger et s’exprimer librement, on la considère aujourd’hui comme la pionnière de la danse moderne.

Dotée d’un esprit profondément anti-conventionnel, sa pensée du geste a permis à la danse de s’affranchir de l’emprise des codes et des formes imposés de la danse classique. Elle charge son art de considérations qui touchent aux sphères du politique : elle défend des postures féministes et affiche une image de femme libre, elle prône une éducation accessible à tous les enfants dans laquelle la danse aurait une place importante. Poursuivant son rêve, Isadora Duncan arrivera à fonder trois écoles, en Russie, en Allemagne et en France, mais malgré ses efforts elle sera amenée à abandonner chacun de ses projets. Autant la gloire que le drame auront touché la vie de l’artiste américaine qui laissera derrière elle une centaine de danses dont la transmission s’est faite essentiellement oralement et dont seulement une partie est aujourd’hui répertoriée.

Pédagogie et transmission

Chaque danse interprétée au plateau est précédée d’une introduction qui en contextualise l’origine à l’intérieur du parcours de vie et de la trajectoire artistique d’Isadora Duncan, les deux n’étant jamais dissociés chez l’artiste. L’imaginaire opère, si peu qu’on lui laisse de la place, à l’intérieur de ces brèches temporelles et suspendues qui montrent l’originalité et l’unicité de l’art de Duncan. Ce travail de fond, s’il est perceptible dans l’interprétation d’Elisabeth Schwartz, risque d’être en partie voilé par l’explicitation systématique qui privilégie la symbolique du geste. Deux enjeux semblent ainsi toujours se chevaucher dans la dramaturgie du spectacle : le registre poétique et sensible propre aux danses de Duncan et le désir d’entretenir un lien avec le public en l’informant de manière pédagogique et en le faisant participer.

La transmission était au cœur des préoccupations de la danseuse américaine, et les danses étant en apparence simples, une dizaine de spectateur·rice·s sont invité·e·s à monter sur le plateau pour apprendre la chorégraphie de Prélude. Les volontaires ne manquent pas tandis que le reste du public assiste à une séance rapide d’apprentissage de trois minutes de danse sous les indications de « désirer », « chercher », « renoncer » … rappelant ainsi l’esprit de certaines séquences de Gala, la dernière pièce de Jerôme Bel avec des danseur·se·s amateur·rice·s.

Les dernières danses interprétées auront une aura plus grave que les précédentes : Mother que Duncan a écrit sept ans après la mort de ses deux enfants, noyés dans la Seine, et l’emblématique Étude Révolutionnaire. L’expressivité est ici accompagnée de l’émotion qui a motivé la création de ces deux chorégraphies, l’une autant douce que silencieusement intime, l’autre puissante et accentuée. Derrière la clarté des gestes et leur explicite signification se cache un savoir-faire subtil, l’apparente spontanéité du mouvement est gérée par une réelle « technicité » qu’Isadora Duncan n’aura cessé de cultiver au cœur de sa danse.

Vu au festival international Tanz im August à Berlin. Concept Jérôme Bel. Chorégraphie Isadora Duncan. Avec Elisabeth Schwartz. Assistante Sheila Atala / Chiara Gallerani. Photo © DR.

Du 3 au 5 octobre, Centre Pompidou / Festival d’Automne à Paris
Du 28 au 30 novembre, La Commune à Aubervilliers / Festival d’Automne à Paris


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